Texte: 

  • Laetitia Grimald

Photos: 

  • Ramona Schratt

Préserver la sexualité pour mieux la vivre

Faire l’amour… trop, trop peu, malade. Devenue la cible de normes parfois nécessaires, souvent arbitraires, la sexualité est aujourd’hui le lieu de la performance, l’objet de pressions potentiellement ravageuses pour soi, le conjoint, le couple.

Reflet de notre histoire et des turbulences du présent, notre sexualité peut nous épanouir comme assombrir nos vies de par son absence, son exigence, ses pannes ou ses failles. Seul ou en couple, consulter peut être libérateur.

Les causes les plus fréquentes de consultation ? Le manque de désir, les problèmes d’érection et l’éjaculation précoce. Mais ce n’est pas tout. Les HUG font face à des demandes croissantes en lien avec la dysphorie du genre (trouble lié à l’identité sexuelle), l’hypersexualité, les troubles psychiatriques péjorant la vie intime ou encore les comportements sexuels ayant entraîné une obligation de soins par la justice.

Face à ces demandes, quelle prise en charge ? « Celle-ci se doit d’être personnalisée, médicale, professionnelle, et commence le plus souvent par un bilan complet », explique le Dr Francesco Bianchi-Demicheli*, responsable de la consultation de gynécologie psychosomatique et médecine sexuelle des HUG. Car si on a longtemps mis les problèmes sexuels sur le compte du psychisme, voire de la folie, on en est souvent loin. « Passé 50 ans par exemple, 80 % des troubles érectiles sont d’origine organique, révèle le médecin. Encore aujourd’hui, trop de pseudo-sexologues partent sur des pistes psychologiques farfelues, alors que le problème est hormonal ou cardiaque ! Notre démarche multidisciplinaire nous permet d’orienter les patients selon la nature de leurs difficultés. » Pour certains, il s’agira d’une intervention sur le plan physique, pour d’autres, essentiellement psychique, ou les deux.
*Auteur avec Ellen Weigand de J’ai envie de comprendre… Ma sexualité (femme) (2013) et Ma sexualité (homme) (2014), Ed. Planète Santé.

Tant de normes qui n’existent pas

« L’un des troubles classiques chez les femmes est le manque de désir. Or, contrairement à ce qui est possible pour les hommes, nous disposons de très peu de traitements pharmacologiques pour pallier ce problème, reconnaît le Dr Lorenzo Soldati, médecin adjoint responsable de la consultation spécialisée de sexologie des HUG. En revanche, la sexothérapie ou la thérapie de couple fonctionnent souvent bien. » Et puis il y a les cas ambigus, ou encore mal compris de la médecine, comme l’hypersexualité. « Si elle n’est pas répertoriée parmi les troubles psychiatriques, elle est bien concrète et génère des souffrances, débouchant parfois sur la dépression et l’implosion du couple », constate le psychiatre. Et de rappeler : « La sexualité est un enjeu clé de l’estime de soi, de l’épanouissement, mais aussi de l’accès à la parentalité. Quand elle dysfonctionne, c’est tout cela qui est mis à mal. »

En filigrane des troubles, bien souvent : la présence de diktats oppressants ou mettant une pression artificielle sur les partenaires. « L’un des défis de la médecine sexuelle est d’aider les patients à s’émanciper de tant de normes auxquelles ils se réfèrent mais qui n’existent pas ! réagit Mylène Bolmont, psychologue-sexologue aux HUG. L’objectif est avant tout que chacun accepte sa sexualité telle qu’elle est et que celle-ci puisse se fondre avec celle de l’autre. »

Empreinte de nous-mêmes

La sexualité se présente donc comme une empreinte de nous-mêmes, unique et mouvante, au fil de la vie et des époques. « Il y a eu des moments de transition, comme l’arrivée de la pilule contraceptive, qui a dissocié la procréation et la sexualité, la libération sexuelle, puis la pandémie du SIDA qui a mis un frein à cette émancipation, rappelle Lorenza Bettoli Musy, responsable de l’unité de santé sexuelle et planning familial des HUG. Aujourd’hui, nous faisons face à de nouveaux défis : l’impact d’Internet et des réseaux sociaux sur les comportements sexuels et amoureux, les droits sexuels pour tous, les questions inhérentes au mouvement LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres). Il est crucial d’y faire face avec professionnalisme et respect. »

Un constat partagé par le Pr François Ansermet, responsable du Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent : « Nous vivons un profond remaniement des représentations, des pratiques, des désirs, des identités. Pendant longtemps, les extrêmes s’opposaient, hommes et femmes affichaient leurs spécificités absolues. Aujourd’hui, nous sommes dans l’ère du “genre fluide”. Certains jeunes se revendiquent “bi-genre” ou même “sans genre”. En tant que soignants, nous devons faire face à ces nouvelles demandes et suivre ces évolutions. »

Alors la médecine sexuelle s’invente et innove. « La discipline est née en psychiatrie, et il reste important que le psychisme soit au cœur des réflexions. Mais comme de nombreux domaines, la médecine sexuelle profite des nouvelles technologies, affirme le Dr Bianchi- Demicheli. Aujourd’hui, l’eye tracking par exemple, qui est un outil basé sur l’observation d’images, nous permet de mieux comprendre le désir. Demain, nous serons capables de le re-stimuler via la neurobiologie. Pour la dysfonction érectile, nous allons bénéficier de techniques chirurgicales sophistiquées, d’ondes de choc, de nanotechnologies, voire même de cellules souches. L’un des principaux enjeux sera de concilier ces techniques de pointe et la nature même de la sexualité et du désir dans ce qu’ils ont de plus complexe, intime, vivant et subtil. »

Témoignage #1

« Mon coming out n’était qu’une demi-vérité »

SONI, 26 ans, en couple depuis un an et demi

« Je suis né “Sonia” (et non Soni), mais en me sentant garçon. J’ai eu la chance d’avoir des parents ouverts et bienveillants qui m’ont laissé apparaître comme je voulais, mais l’adolescence a été un moment terrible. Mes copains d’enfance ont commencé à me regarder différemment, j’ai flirté pour faire comme tout le monde, je me suis détesté. Puis j’ai fait mon coming out. Mais me révéler lesbienne n’était qu’une demi-vérité : je suis attiré par les femmes, mais pas en tant que femme…

Ma compagne m’a aidé à voir les choses en face et à me tourner vers la médecine. La première étape – l’expertise psychologique – est faite. Dans quelques semaines commenceront les injections de testostérone, puis viendra le moment que j’attends le plus : la chirurgie pour supprimer ma poitrine que je ne supporte plus. Ma sexualité ? Aujourd’hui, je ne peux la vivre qu’en fermant les yeux et en m’imaginant homme. »

Témoignage #2

« Ma vie intime a connu une parenthèse de quelques mois »

RÉMI*, 56 ans, marié depuis 30 ans, deux enfants

« Moi et les HUG, c’est une longue histoire. J’ai bénéficié d’une greffe rénale qui m’a sauvé la vie il y a quinze ans et d’une radiothérapie pour traiter un cancer de la prostate il y a cinq ans. Le traitement a très bien fonctionné, je n’ai pas eu à subir d’opération, aujourd’hui tout va bien. Alors bien sûr, il faut passer l’étape du choc de l’annonce, et pour ma part, six mois de traitements éprouvants, mais je n’ai jamais cessé de travailler, ni d’aller de l’avant. Ma vie intime ? Elle a connu une parenthèse pendant quelques mois – mes pensées étaient ailleurs – puis tout est rentré dans l’ordre. Je désire ma femme comme au premier jour. »
*Prénom d’emprunt

 

Témoignage #3

« Quand la maladie frappe, la sexualité paraît d’abord très secondaire »

IVANA, 43 ans, mariée depuis quinze ans, deux enfants

« J’ai eu un premier cancer du sein à 34 ans, un second quatre ans plus tard, et je suis toujours en traitement. Le tsunami est passé, mais il a fait des dégâts. Il y a eu les ravages sur mon corps : une double mastectomie, une hystérectomie (ablation de l’utérus, ndlr), une ménopause précoce, des traitements qui font varier mon poids. Et puis, il y a eu les conséquences sur mon couple. Quand la maladie frappe si durement, la sexualité paraît d’abord très secondaire. La libido, l’estime de soi, la vitalité : tout s’effondre. Mon mari s’est emmuré dans le silence, la peur de me perdre, de me toucher, de me faire mal si nous faisions l’amour. Il y a quelques mois, il m’a quittée, puis il est revenu. Aujourd’hui, à sa demande, nous faisons une thérapie de couple pour tenter de retrouver notre complicité. »

Témoignage #4

« Je ne suis plus contagieux, mais cela est mal compris »

ZAQ, 54 ans, célibataire

« J’ai connu le SIDA des années 1980, où on apprenait plus à mourir qu’à vivre. En tant que séropositif et homosexuel, comme beaucoup, je me suis d’abord senti sale, contagieux, honteux, en proie à des questions existentielles : qu’allais-je faire de ce corps victime d’un virus mortel ? Puis j’ai repris goût à la vie, j’ai eu une histoire pendant six ans avec un homme lui aussi séropositif. Le VIH l’a emporté. Aujourd’hui, les choses ont changé. Depuis huit ans, ma charge virale est dite indétectable, ce qui signifie que je ne suis plus contagieux, mais cela est mal compris et encore tabou. J’ai parfois des aventures, je pratique le tantrisme, mais la sexualité est devenue secondaire, je trouve un apaisement et un enrichissement ailleurs, dans l’art notamment. »

Préserver la sexualité

Une situation d’exception

Il y a eu les précurseurs, pionniers de la sexologie aux HUG : les professeurs Willy Pasini et Georges Abraham. Et le legs d’un Genevois, décédé dans les années 1970, qui a permis la création du Fonds universitaire Maurice Chalumeau, destiné à soutenir l’enseignement et la recherche interdisciplinaire en sciences de la sexualité.

Aujourd’hui, deux consultations médicales incarnent aux HUG ce passé hors du commun : la consultation de gynécologie psychosomatique et médecine sexuelle, dirigée par le Dr Francesco Bianchi-Demicheli, et la consultation spécialisée de sexologie, du Dr Lorenzo Soldati. Leur mission : offrir une prise en charge médicale, scientifique, personnalisée et multi-disciplinaire à toute personne souffrant dans sa sexualité.

Dr Francesco Bianchi-Demicheli

Dr Francesco Bianchi-Demicheli

Pr Georges Abraham

Pr Georges Abraham

Dr Lorenzo Soldati

Dr Lorenzo Soldati

Pr Willy Pasini

Pr Willy Pasini

 

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Contacts

Pour tout problème lié à la sexualité, trois lieux incontournables au sein des HUG :

Consultation de gynécologie psychosomatique et médecine sexuelle
Boulevard de la Cluse 30
1205 Genève
Tél. 022 372 43 23

Consultation spécialisée de sexologie
Rue de Lausanne 20 bis
1201 Genève
Tél. 022 305 45 11

Unité de santé sexuelle et planning familial
Boulevard de la Cluse 47
1205 Genève
Tél. 022 372 55 00

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